03 avril 2025
Pour mériter et se voir décerner le titre et le rang de « Mdru mdzima wahe Anda na Mila » à Mitsamiouli, la tradition veut actuellement que le récipiendaire fasse le tour du Mhandaya.
D’où l’expression locale HAZUNGUUSA WO MHANDAYA signifiant que la personne a accompli son grand-mariage.
HALOLA WO MHANDAYA est une autre expression sardonique employée pour parler de celui qui a fait son grand mariage sans une femme ni « daho » attitrés.
Les deux expressions retiennent un badamier alors qu’on dénombre deux « Mihandaya » sur cette célèbre et emblématique place.
Cette espèce d’arbre est originaire de Nouvelle Guinée. « Terminalia Catappa » est son nom scientifique mais connu sous le nom vernaculaire de Mhandaya et badamier en français.
Sa plantation sur cette place publique daterait probablement du début du XXème siècle puisqu’il n’apparaît pas sur les clichés de l’Administrateur et Résident colonial Henri Pobéguin qui avait croqué quelques scènes de la vie de ce village côtier en 1897.
A quand remonte alors la tradition de faire le tour du Mhandaya ?Depuis quand cette place située au cœur de la vieille ville face à la grande mosquée de Vendredi revêt le rôle incontournable d’espace de sociabilité ?
C’est ce que nous tentons difficilement d’apporter ici la réponse à cette double interrogation. Je me tourne vers nos aîné(e)s encore en vie et leur demande de remonter le temps et de fouiller dans leur mémoire pour nous éclairer sur ce sujet. A cette occasion, je remercie infiniment Fundi Mohamed Said Boina (Mbaba Adel) pour la relecture attentive de ce texte et des informations complémentaires et très éclairantes qu’il m’a fournies. Merci également à Abdoulatuf Minihadji pour les photos.
En attendant que d’autres ainés nous apportent des compléments d’informations et des précisions, une chose est certaine : la tradition de faire le tour de cet arbre exotique n’est pas si ancienne qu’on le pense. Elle daterait d’un demi-siècle environ, l’époque où seuls les ainé(e)s de la fratrie d’une famille accomplissaient le « Ndola Nkuwu ». Une époque révolue.
Jusqu’au début de la décennie 1980, la cérémonie du Mtro Dahoni était précédée le dimanche matin par la danse du Zifafa. Une danse qui accompagnait l’heureux élu au domicile de la mariée sous la houlette d’une fanfare.
Les hommes tirés en quatre épingles, costumes cravates, Bushuti au-dessus pour les wandru wadzima modernes, coiffés du Fez ou du tarbouch, Djoho noir pour les plus âgés, chemises et pantalons pour les jeunes amateurs de Madison et Cha -ChaCha dansaient sous les rythmes endiablés des tambours et des cymbales, alignés en deux rangs tout le long de la rue principale devenue « Paré Yadjuwu » après son bitumage en 1966.
Selon le quartier d’origine du marié, la parade commençait au Mtsongolé vers Mirereni et inversement pour une arrivée en fanfare au domicile de la mariée.
Cette parade a malheureusement disparu de nos jours. Elle est substituée par une procession qui renforce le syncrétisme de notre société qui fait cohabiter us et coutumes et la religion musulmane.
Qu’est-ce qui distingue notre Place Mhandadjou des autres lieux des villes et des villages de notre pays ?
En effet, aujourd’hui dans les villages et les villes de l’Archipel les badamiers poussent comme du Mri Mzungu. Ils ornent et décorent les places publiques. Mais ce n’était pas le cas partout il y a plus de 50 ans.
Notre place MHANDADJOU est atypique. Unique en son genre. Située en plein centre- ville, elle n’est pas l’apanage d’un quartier.
La singularité de cet emplacement est d’avoir fait de ce cœur battant de notre ville le lieu de rassemblement des Mitsamiouliens, toutes catégories sociales, professionnelles et générationnelles confondues. Excepté les femmes victimes du sexisme systémique qui reste à combattre et à éradiquer.
Depuis quelques années déjà on note positivement sur ce point des avancées permettant aux femmes d’assister et de prendre la parole à des meetings électoraux sur cette grande place. Il reste beaucoup à faire en la matière.
Mieux encore, depuis peu, malgré le sexisme persistant elles font le tour de cette place et de cet arbre pour immortaliser Wo Mtro Dahoni en compagnie et au bonheur du sexe mâle.
La photo de famille réunit le marié entouré des siens, de sa belle-famille (hommes et femmes) et amis sur le perron de la grande mosquée de Vendredi située en face de cette place depuis plus d’un siècle.
Lorsque l’Archipel des Comores obtint le statut d’autonomie administrative et financière par la loi du 9 mai 1946, la ville du député Said Mohamed Cheikh,promoteur de cette loi a gagné le rang de seconde ville de l’ile de Ngazidja après Moroni qui n’abritait pas encore la capitale du territoire.
C’est pendant cette période que la Place Mhandadjou est devenue le centre névralgique du système administratif colonial. Les premières infrastructures administratives ont été implantées et concentrées aux alentours de cette place.
A l’origine on y trouvait l’école, l’hôpital qui disposait de 2 salles, du bureau du médecin, d’une salle d’hospitalisation située là où se trouve actuellement la place « Ralliement », la pharmacie qui faisait face à la demeure de la famille de Salim Ben Hamissi (Minihadji Soilihi et Abdouroihime y officiaient), le logement du toubib, le bureau du commissaire ou « Koumsera » dont Msahazi Rassoul était employé comme secrétaire et enfin d’une grande citerne publique.
Dans le même périmètre il y avait un grand espace où les jeunes et les plus robustes et vigoureux s’exerçaient au sport spectacle de combat très populaire connu sous le nom de « Nkode ».
A la différence du « Mrengue » qu’on retrouve à Mayotte et dans les autres îles, « Zenkode » à Mitsamiouli était une scène de pugilat collectif organisée opposant les deux quartiers de la ville, Mtsongole et Mirereni. Le quartier du centre bénéficiait traditionnellement de l’appui et du soutien des jeunes du quartier Djao.
On y trouvait également un petit cimetière et un troisième badamier qui se dressait près de l’actuel emplacement de la Préfecture. Il a été malheureusement abattu depuis.
D’autres bâtiments administratifs notamment la Poste, le logement du receveur, les bureaux de la sous-préfecture du nord ont été construits pendant la période de l’autonomie interne.
Pas si loin il y avait la gendarmerie nationale, le bureau du cadi, les logements de fonctionnaires, le marché et deux grandes citernes publiques.
Quelques vestiges défraichis sont encore présents pour nous rappeler du temps de la colonie et du règne du premier des nôtres, le président du conseil de gouvernement Said Mohamed Cheikh.
A la différence des « Bangwe » qu’on retrouve dans chaque village de l’Archipel, la Place Mhandadjou à Mitsamiouli était par le passé l’endroit où on venait chercher l’information, recueillir les nouvelles de la capitale et des villages environnants par le truchement des voyageurs qui y transitaient.
Elle était le haut lieu des « hommes accomplis ». L’emplacement où les Wafaume Wamji des principaux quartiers se réunissaient pour échanger, discuter et décider de tous les sujets concernant les us et coutumes autrement dit Ye Mila et des problèmes cruciaux auxquels le village avait à faire face.
Après la prière du Lansuri, Ye Zifaloihaya za Mdji, ultra minoritaire jusqu’à une date récente s’adonnaient à leurs loisirs favoris du jeu de cartes et du Mraha sur la partie haute de la place située près de la mosquée séparée par la route principale.
Malgré la ségrégation coutumière évoquée ci-haut, les catégories intermédiaires et inférieures du Mila avaient accès à la Place. Ils pouvaient fréquenter les employés de bureau, les petits commerçants, les cultivateurs, les pêcheurs à la ligne, les bouviers sans oublier les nombreux oisifs « mibure nkandu yadjuniya ».
Tout ce petit monde côtoyait et interpellait respectueusement et parfois durement depuis le milieu des années 50 l’homme politique, le député, le ministre, le cadre et les « instruits » de la ville sur cette place.
La « guerre » opposant le Prince et le Docteur, Verts et Blancs, PEC -Molinaco, Pasoco, Msomomo Wa Nyumeni et Front démocratique était l’illustration parfaite de cette expression démocratique balbutiante.
C’était au temps du « vieux monde » qui méconnaissait le téléphone portable, l’internet, les médias sociaux et l’intelligence artificielle.
L’ancien député au Palais Bourbon et président du conseil de gouvernement Said Mohamed Cheikh avait pour habitude de palabrer avec ses concitoyens chaque vendredi après la grande prière. Proximité ou démocratie participative avant l’heure ?
Les anciens et les plus jeunes connaissent sa fameuse expression « Ntsushinda ye makahari yawa Mitsamiouli ».
Sa DS Peugeot noire (Pangagnile) ou la 403 Peugeot noire (Mhandou) étaient la grande attraction de cette place au sortir de la prière hebdomadaire du vendredi.
Le fringuant et cultivé président aux allures très urbaines et coutumières se plaisait avec son chauffeur attitré feu Mohamed Moussa à épater la galerie par des petites démonstrations prouvant et vantant les prouesses de la technologie de l’industrie automobile de la France des 30 glorieuses.
La place Mhandadjou n’est pas un « Bangwe » au sens classique du terme. Il se distingue des places publiques que compte chaque village de Ngazidja.
Tout Mitsamioulien qui se respecte ne dit jamais qu’il va au « Bangweni » lorsqu’il se déplace vers cette place. L’expression d’usage est « ngamwendo pvo mhandadjou ».
Rares sont ceux qui disent « ngamwendo pvo Bangweni Bariza ou Bangweni Bomadjou ».
Bariza et Bomadjou évoquent les hauts-lieux du Mila na Ntsi à Mitsamiouli. Ces places étaient anciennement localisées dans les quartiers Mtsongolé pour Bariza lawahoma et Mirereni pour Bomadjou.
Elles servaient de lieux de sociabilités, de loisirs où l’on venait jouer aux cartes, au domino, mraha du Lansuri jusqu’au coucher du soleil.
Le lieudit « Ziraruni » était le carrefour des rencontres des wandou wadzima et les hommes du quartier Djao situé au sud de la ville.
C’étaient les trois places incontournables où se prenaient les décisions de la petite caste de notables coutumiers de chacun de ces quartiers.
Des lieux également d’initiation et d’apprentissage du fonctionnement des us et coutumes du yanda ne mila par les différents hirimus de chaque quartier notamment l’art des joutes oratoires.
Mais à notre profond regret, Mitsamiouli n’a pas su préserver ces espaces et les monuments dédiés. Seule l’une des deux arches de la place Bariza est sauvegardée. Selon une inscription récemment apposée, elle daterait de 1794.
Une datation discutable mais plausible car un siècle après et plus précisément en 1897, l’administrateur du protectorat de la Grande-Comore Henri Pobéguin avait photographié (ou dessiné) cette place qui figure parmi les clichés de sa collection.
Notons que ce fonctionnaire colonial avait profité de son séjour dans l’île pour effectuer des recherches sur l’histoire, l’ethnographie, sa faune et son flore.
Les places Bariza, Bomadjou et Ziraruni étaient des espaces ouverts aux wanamdji, wazougouwa et autres catégories d’hommes du Yada na Mila mais hermétiquement fermés et interdits à la gent féminine.
Notre place MHANDADJOU est devenue depuis les années 80 le lieu où se déroulent les manifestations et les évènements les plus marquants de la vie sociale, politique, culturelle et traditionnelle de la ville. Notamment Madjlis, Sambe après le Djaliko et le grand Twarab de nos grands mariages.
Lieu de détente, de palabres, de communion, de débats et d’échanges, la place Mhandadjou constituait jusqu’à la fin de la décennie 1990 un véritable espace démocratique où s’affrontaient les ténors de la vie politique, intellectuelle et sociale locale. Elle ne l’est plus aujourd’hui pour des raisons qui méritent d’être développées dans une autre publication.
Cet arbre, MHANDAYA, symbolise aussi la nature, l’environnement, la verdure et la beauté naturelle. C’est le joyau de notre ville, notre fierté pour ne pas dire Ufahari wahatru.
Il représente la vie, l’air que l’on respire et qui nous rafraichit pendant les grandes chaleurs suffocantes.
Il est le vestige hérité du passé multiséculaire de notre cité qui connaît malheureusement une importante et inquiétante défiguration de son patrimoine architectural.
Les superstitieux, les notables et les jeunes qui veulent accomplir leur grand mariage sont unanimes pour affirmer à qui veut les entendre que Mitsamiouli est sous la protection de ces gigantesques arbres.
Les défenseurs de la nature, de l’environnement et du patrimoine historique dont je fais partie pensent à juste titre que notre devoir est de préserver ces deux badamiers « Mihandaya » héritage de notre passé commun et ancestral.
MOHAMED Bakari Abdallah
Paris, le 01/04/2025
A suivre : La Place Mveridju à Mitsamiouli
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